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Que nous le voulions ou non, nous sommes ce corps là, et pas un autre.
Qu’importe le jugement que nous lui portons, si nous le célébrons ou le maltraitons.
Notre corps est notre terre, il nous ramène à qui nous sommes, avec nos limites et nos forces.
Bien souvent, nous ne l’habitons que partiellement. Nous désinvestissons le corps pour ne plus le sentir, plus le souffrir. Nous le fuyons pour nous réfugier dans le mental, avec qui tout est possible. Mais le corps pense et parle de multiple manière ; une chute, une douleur, une maladie. Le corps dit tout haut ce que l’être vit tout bas. Il trouve à travers le symptôme une façon de se faire entendre, et nous rappelle à cette nature que nous sommes. Certains symptômes deviennent très handicapants, et ont besoin d’être accueillis aussi pour la souffrance qu’ils génèrent. Mais ils ont aussi besoin d’être considérés comme des indicateurs précieux d’une souffrance psychique qui cherche à se dire.
Ce corps qui est un livre ouvert sur notre histoire personnelle, est-il possible de l’écouter ?

Le chemin en psychothérapie est de se mettre à l’écoute de ce messager qu’est le corps, pour permettre à chacun de mettre des mots et du sens sur ce qui semble échapper à toute compréhension.
Écouter le corps, c’est déjà l’accueillir avec l’expérience qu’il nous propose, même si celle-ci n’est pas celle que nous aurions voulu.
Si le corps parle, c’est qu’il a aussi des réponses à donner.
Et si nous l’écoutions un peu ?
Comment ? En étant tout simplement présent à ce qui là, dans l’instant, à l’intérieur d’une séance.
En étant attentif aux sensations en évoquant une situation.
Quelle image porteuse de sens émerge dans une rêve éveillé à l ‘écoute du corps ?
Quel nouveau sens peut-on donner à une expérience de la vie en restant à l’écoute de soi ?

Écouter le corps c’est accéder à la mémoire la plus archaïque qui nous renseigne sur les blessures les plus profondes du Moi. Aller au contact de ses souffrances permet aussi de s’en affranchir, en libérant corporellement la charge émotionnelle associée.

Écouter le corps c’est lâcher prise et peu à peu accéder à sa vérité intérieure.
Mais ce n’est qu’au prix d’un renoncement aux croyances extérieures et d’une profonde perte de repère que peut émerger ce guide intérieur. « Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit » nous dit le poète Khalil Gibran. Ce travail de deuil et de changement des ancrages ne peut pas se faire en un jour, il prend du temps, le temps aussi de consolider une sécurité intérieure souvent défaillante. C’est un peu comme le chemin d’un danseur blessé, qui décide soudain de refaire confiance à ses jambes et à sa colonne vertébrale, et qui dans cette fragilité, explore la danse de sa vérité, une danse authentique et inspirée, l’expression dansée de son âme.

Voyage initiatique vers la source
C’est l’histoire d’une rivière… qui un jour se sent tarir et qui ne se reconnaît plus dans l’eau qu’elle porte. Elle décide alors de revenir sur elle-même pour comprendre pourquoi.
En remontant son cours, elle fait face au courant avec peine, elle se perd dans ses méandres, elle renonce parfois et s’insurge contre les obstacles qui lui barrent le chemin, mais sa colère se transforme en force pour aller plus loin.
Un jour, la rivière arrive dans une ville. Elle découvre, non sans surprise, que toutes les eaux usées de la ville se déversent en elle. Elle fait face à toutes ces immondices qu’elle a laissées se répandre sans rien dire. Mais la rivière se rebelle. Et dans une vague de rage venue de ses tréfonds, elle vomit sur les rives de la ville, lui rendant le flot de ses déchets. L’espace d’un instant, dégagée de ce qui ne lui appartient pas, la rivière fait l’expérience d’elle même. Elle goûte à sa nature. Mais bien vite, le reflux lui renvoit la même vague, souillée en plus des détritus de la rive. Alors la rivière sombre dans le désespoir, comprenant que la haine n’entraîne que la haine, et que sa colère ne la libérera pas. Et elle pleure, elle pleure toutes les larmes qu’une rivière peut pleurer sur cette pureté perdue, sur cette nature qui n’a pas pu être, et sur les conséquences en aval de ce désastre. Mais en pleurant, sans le savoir, la rivière se purifie. Dans une larme, elle retrouve le goût de sa nature… et cette saveur unique suffit à lui rendre sa dignité. Plus forte de son amour-propre, la rivière s’adresse à la ville et lui dit:
« Ville, tu me prends chaque jour mes eaux pour me les rendre polluées. Aujourd’hui je ne me reconnais plus tellement cette eau qui coule n’est plus la mienne. Occupe toi de tes déchets, et je donnerai à ton peuple une eau pure pour se ressourcer, et à tes plantes une eau vive pour se développer ».
Touchée par ces mots justes, la ville décida de traiter ses eaux.
La rivière reprit alors son chemin, à contre courant, contre vents et marées.
En rencontrant un barrage, elle se souvient de ce jour où s’étant sentie si petite et insignifiante dans cette grande vallée rocheuse, elle a pierre par pierre érigé ce barrage, jusqu’à gonfler sur elle-même et devenir une autre… Elle se dit alors :
« Ce gouffre d’eau qui a englouti toute la vallée, ce n’est pas moi ! Qui serais-je sans ce barrage élevé pour me faire croire que je n’ai pas peur ?».
Alors la rivière décide d’enlever les pierres une à une, renonçant à sa toute puissance, affrontant sa peur de n’être plus rien, pour peu à peu redevenir juste une petite rivière dans le creux d’une vallée, où les animaux peuvent venir s’abreuver.
Le cerf, enfin libre de la traverser à nouveau, s’incline vers elle et lui exprime toute sa gratitude:
« Merci rivière d’être qui tu es, car en étant cette force de la nature, tu prends ta juste place dans le monde. Tu étanches nos soifs, tu nous ravis de tes chants, tu dessines nos vallées depuis des millénaires. La terre serait si pauvre sans toi ».
Reconnue dans sa nature profonde, la rivière commence à croire en ses qualités, et à s’aimer pour ce qu’elle est. Et elle reprend sa route vers ses origines…
riviere-arbre
Le chemin est encore long, fait de rencontres et d’épreuves, qui à chaque pas lui permettent de gagner en force et de mieux se connaitre.
Lorsque la rivière arrive à sa source, elle découvre dans la brèche d’une roche ce petit filet d’eau cristallin tombant gracieusement sur quelques pierres parfaitement polies. Tout semble si harmonieux, que la rivière ne peut que rester là, contemplative et émerveillée d’elle-même. Dans cet instant de grâce, elle touche à l’essence même de sa nature, et elle sait, désormais, qu’elle ne pourra plus jamais se perdre. Elle sait qu’elle incarne un principe aussi essentiel que la terre ou l’air, et que cette conscience d’elle même ne pourra jamais lui être enlevée. Et c’est en incarnant ce principe, que la rivière touche le sens de son existence, qui n’est autre que d’être totalement elle-même, et de s’offrir au monde.
Alors la rivière accepte d’être qui elle est, et de couler dans le destin qui est le sien; une rivière qui nait dans les montagnes et descend jusqu’à l’océan, qui occupe son voyage en chantant.
Et depuis la rivière coule de source… .